Délestée de toute intention testimoniale ma photographie vise - un peu à la manière de la poésie - sans prétention, à donner aux choses quotidiennes la force suggestive de l’inconnu, en éliminant l’anecdotique. Elle s’appuie en cela sur un fonds culturel tissé de peintures, chorégraphies, musiques… qui incarnent le mouvement, la mobilité de l’esprit, le déplacement de la pensée, en tentant de s’écarter des lieux communs, de la convention, de la doxa… Il y a donc de mon côté une sorte de procédé d’assimilation de ces références, qui viennent nourrir mes productions, parfois avec la conscience de ce cheminement dans l’élaboration des images, à d’autres moments de manière plus inconsciente, en acceptant aussi le hasard, l’aléa comme sources fécondes de potentialités suggestives.
Plutôt que de viser l’œuvre en situation je cherche à faire œuvre de la situation, une approche que l’on pourrait qualifier de «approche utilisationnelle», utiliser les éléments du contexte pour servir le projet photographique, le «texte». Et dans cette perspective j’évite toute manipulation de supports, montages, ajouts, constructions, ou traitements raffinés, alors même que le critère d’objectivité est écarté au profit d’une subjectivité pleinement assumée. Adepte du flou, souvent à la limite du réel, c’est une façon d’interroger notre façon de voir, en perturbant notre perception, à la recherche d’expériences limites, d’un réalisme entre l’éblouissement et l’aveuglement… Le motif est fréquemment l’humain, dans cet entre-deux, comme le disait Pina BAUSCH «Il y a quelque chose et tout d’un coup il n’y a plus rien». Ce schéma imperceptible de la présence et de l’absence me sert en quelque sorte de modèle. Tout est dans cet instant, cette fragilité des relations, dont les sentiments ne tiennent plus, et risquent immanquablement d’être voués à l’échec, dans un monde où les valeurs se sont dégradées…
L’expression qui condenserait assez bien ma visée c’est le KAIROS cette expression grecque qui signifie le moment opportun, saisir ce qui advient entre la présence et l’absence, pour aller vers - ce qui à l’extrême serait de l’ordre du paradoxe - la figuration de l’absence…
Pour autant, mon propos n’est pas de faire de la peinture avec la photo, en même temps dans l’expérimentation, la recherche des limites, il y a des convergences très fortes avec pour moi - toutes proportions gardées et en tant qu’inspirateur - certaines œuvres de W. TURNER, dans cette quête qui, chez lui, pourrait être considérée métaphoriquement - par son motif récurrent - comme une sorte de naufrage de la figure, du réalisme, qui chez moi se retrouve dans la figure du couple, ou de la foule, en interrogeant la problématique du lien…

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